mardi 17 novembre 2009

Extrait de "poussières de sable sans raisons" - Réflexions en cours

"Tu tournes les pages de ce dossier, de ma vie, qui n’est que papier pour tes doigts propres et blancs et lisses. Tu cherches. Tu cherches et tu ne comprends pas, au fond de ton cerveau d’universitaire méthodique, et ce malgré les heures de cours et de travaux pratiques virtuels, comment un homme dont les parents n’étaient ni alcooliques, ni pervers, ni violents, qui n’est affilié à rien de connu, qui faisait un métier normal et qui n’a jamais fait preuve d’aucune fragilité psychique, peut accepter d’être rayé de la Sécurité Sociale sans broncher. Tes sourcils froncent, je sens ton intelligence se mettre en branle et faire appel à tous ses facultés. Bientôt, tu vas sortir l’ordinateur de sa cachette parce que tu penseras qu’il a peut-être enregistré un signal qui t’avait échappé, un battement de cœur trop léger ou trop grave, une irrigation un peu suspecte de ma cornée… Et tu ne trouveras rien qui te mène à une conclusion valable, et tu t’énerveras sur ce rapport, pas assez solide pour être validé et exploité par ton chef. Non ma belle, pas de promotion !

Tu n’es pas armée pour comprendre. Tu es née trop tard. Dans un monde qui modèle ; malaxe, cuit et expose des citoyens en série. Tu es née à l’ère de l’homme-Ford, la même éducation pour tous, le même best-seller dégueu entre les mains dans ta sale rame de trom’, la même certitude crétinisante qui veut que l’on soit tous égaux devant l’univers, et amalgamant l’égalité avec la similitude.

À peine sortie du liquide amniotique tu jouais. Tu jouais parce qu’il paraissait évident à toute cette horde d’encadreur de jeunesse, que l’aptitude au jeu est le signe d’un enfant épanoui. Or, tes parents, ta famille et la société voulaient ton bonheur, ton épanouissement, ton éveil. L’éveil de tes facultés au bonheur, celui de tes capacités à comprendre donc potentiellement, à exécuter. Ne surtout pas pousser à la découverte perturbante que, parfois, le rond rouge peut rentrer dans le carré vert. Ne pas forcer les carcans. Le temps libre n’est en réalité que celui du jeu et devenu adulte, celui du divertissement… Loisir officialisé et socialement théorisé. Droit fondamental accordé avec bienveillance par l’organisation sociale, jusque dans les prisons. Droit au reflet de devoir, pour augmenter la productivité, la concentration, la détente, le bien-être. Tu joues pour ton patron, pour ton mec, pour tes gosses, pour la sécu. Tu joues pour la collectivité, pour la société. Si tu abats ton quota d’heures de jeu et que tu balance une rouste à ton fils, tu n’es pas en cause : c’est qu’il l’a mérité. Pourtant, tu es nourrie de culpabilité : tu dois jouer. Tu dois être heureuse, tu dois jouer. Tu joues donc tu es. Tu es libre parce que ton univers s’ouvre au-delà du travail, heureuse parce que promise à l’épanouissement garanti par la société. Depuis ton premier cri, on t’apprend le silence. On en crée les conditions, on t’en fait comprendre la nécessité. Tu ne connais plus tes envies. Ton bonheur est factice.

Tu n’es pas armée pour comprendre que l’on veuille vivre avec une puissance que les spectres de la santé, du bonheur et de la sécurité n’effraient pas ; que l’érection d’une vie soit une résistance sans militantisme, une création brute."



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